Le dieu des petits riens

 

Le monde de l’art a ses marcheurs (Hamish Fulton), ses arpenteurs (Stanley Brouwn), et ses promeneurs (Jacques Villeglé). Mais il a aussi ses flâneurs à la Robert Walser, ceux, qui derrière un faux dilettantisme captent mieux que quiconque la réalité la plus discrète. Pierre Laniau en fait partie. De nuit comme de jour, ce photographe traque un monde parallèle de rebuts formant rébus. Dans ce qu’il nomme les « Fétiches de rue », on devine une jouissance myope du détail et du recoin, un refus du monument au profit du modeste. L’historien de l’art Daniel Arasse le disait bien, on n’y voit rien, on ignore ce qui crève les yeux. Eugène Atget l’avait déjà compris un siècle plus tôt, en s’attardant sur les immeubles vernaculaires du Vieux Paris, ces constructions anonymes, bâtardes. Pierre Laniau, lui,  n’est pas dans le recensement, mais la collecte des petits riens, de ces moments vite balayés par les services de propreté urbaine. Il y a de la métaphysique dans cette œuvre-clepsydre attachée à l’éphémère. L’artiste n’est pas dans la méthode, mais dans la magie d’une brève rencontre, dans le mariage de la carpe et du lapin, le coq à l’âne visuel. On retrouve chez lui le goût du courtcircuit, le « hasard objectif » cher à André Breton. Et ce hasard est parfois cruel, à l’image d’un fauteuil de style Louis XVI abandonné dans la rue, tel un aristocrate clochardisé. Cruauté aussi dans cette scène de ménage entre deux lave-linges amochés qui n’ont plus rien à se dire après la bagarre. KO debout. Ailleurs, un frigo tutoie un scooter, lointains cousins d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection. Incongruité de cette pomme froidement empalée sur une grille à côté d’une bicyclette. Parfois, les coïncidences virent à l’abstraction pure, aux jeux de lignes et de géométries. Comme dans ce mille feuille mystérieux de faux plafonds. Sur une autre photo, le regard fait ricochet, des lignes frêles d’un séchoir à linge aux rectangles d’un mur, échos involontaires des pavés du trottoir. Récurrentes, entêtantes, les planches abandonnées agissent souvent en révélateur. Révélateur de minéralités qui se jouxtent. Révélateur d’un mur rose fané qui tranche avec un cartable abandonné bleu ciel.

L’attention de Pierre Laniau au détail dégradé ne vire jamais au maniérisme du bouton de guêtre. S’il braque l’objectif de son téléphone portable sur ces collisions éphémères, il ne cherche pas à les enjoliver. Volontairement pauvres, floues, sales, les images épousent leurs sujets. Quand la technologie s’échine à tirer le trivial vers le haut, Pierre Laniau laisse les objets en guenilles. A la fausse noblesse, il préfère la fragile poésie, la dignité du mendiant. 

 

Roxana Azimi