Le danger avec les francs-tireurs, c’est qu’ils sont toujours imprévisibles. Pierre Laniau est un satellite qui aurait brusquement décidé de quitter l’orbite terrestre pour venir se fracasser sur une plaine des arts visuels. A 33 ans, guitariste classique demandé de par le monde pour son répertoire centré sur Erik Satie, il décide d’empeinturlurer les affiches des principaux candidats à l’élection présidentielle. Pas n’importe lesquelles : celles des granz'hommes, Mitterrand, Clinton Sarkozy. Et en bon citoyen, il s’y colle à chaque échéance présidentielle depuis 27 ans. Des milliers d’affiches récupérées aux Q.G. de campagne caviardées, un petit millier, les plus réussies sont conservées. Des parricides en série avec préméditation, sans circonstance atténuante.
Ces affiches sont souvent le nec plus ultra de la communication visuelle : le slogan est demandé à de grands publicitaires comme Séguela ou Beigbeder, les visages retouchés pore par pore, la surface occupée par chaque couleur (bleu ou rouge évidemment) soigneusement calculée. Toutes les données de l’image ont d’abord été estimées, jugées, comparées pour composer ce portrait du leader du XXIe siècle, au regard assuré et confiant, au menton conquérant et au sourire carnassier.
Sur ces icônes d’aujourd’hui, Pierre Laniau ose employer sans complexe le médium noble et de référence qu’est la peinture : il la balance, l’étale, l’encroûte.
On ne pouvait rêver plus bel iconoclasme.
Andy Warhol, lorsqu'il se remet à la peinture en 1971, choisit l'image du dirigeant la plus reproduite alors, Mao. Il la sérigraphie "à l'identique", dit ne "rien faire de créatif", mais barbouille le fond, timidement d'abord, puis  de plus en plus violemment, avec les doigts, jusqu'à rendre le visage imprimé illisible. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il avait peint des Mao, il répondait avec désinvolture que c'était à la mode, sans aborder la question politique; tout en s'amusant qu'une délégation chinoise ait préféré éviter la salle où ils étaient présentés. Etrangement, Warhol décidera de ne pas présenter la série aux Etats-Unis, où Mao était pour tous l'incarnation du mal. Barbouillé, il était inconcevable pour ses sujets; mais même barbouillé, il était menaçant pour ses ennemis.
Alors, Pierre Laniau, voyou en chambre ? Peintre de boulevard ? Ses œuvres viennent contredire ces lectures trop faciles. Ces recouvrements, d’une grande violence, nous font jubiler, réalisent ce que chacun désire faire chaque jour qu’il prend le métro sans pourtant passer à l’acte. La rencontre de la peinture avec l’image imprimée génère des sens : un œil devient un regard malicieux, des spirales la métaphore du blabla, un glacis confère une aura mystique. Et l’artiste, qui semble touché par la grâce du novice, nous renvoie aux codes de l’art du vingtième siècle. Viennent à l’esprit nombre d’artistes aux œuvres similaires : l’abstraction gestuelle type Hartung, les rages d’Arnulf Rainer, les affiches lacérées de Jacques Villeglé et Raymond Hains, l’amour des images des appropriationnistes. Le geste de Laniau ne s’inscrit pas, du moins intentionnellement, dans cette histoire ; il trouve sa raison d’être dans un besoin profond et permanent de se confronter à ces murs d’images qui nous entourent et nous écrasent, lui qui vient de l’univers savant et discret de la musique classique.
Pierre Laniau aurait pu n’être qu’un obsessionnel, comme Joseph Grand, ce personnage de La Peste de Camus qui consacre ses soirées à parfaire la première phrase de son livre. Mais l’artiste mène plusieurs créations de front : outre la guitare, il écrit quotidiennement, et photographie comme d'autres tiennent un journal, avec une prédilection pour ces "Fétiches de rue", sculptures abstraites arrachées au réel de la rue. Alors qu’il créait l’accident dans le monde lisse de l’affiche, il traque au contraire dans ces photos l’assemblage improbable, la composition étrange. On retrouve sa capacité à extraire du banal de l’inattendu, cet art d’errer et son humour naturel, quand la nostalgie du regard poétique rivalise avec la déflagration des contrastes.
Sébastien Gokalp