Pascal Gillot

Texte de Pascale Gillot, philosophe, auteur de L'esprit, figures classiques et contemporaines ; Althusser et la psychanalyse.

 

Le fantôme du monarque

Le régicide et la souveraineté vide

La double dimension, tragique et ludique, de figures de monarques fantômes marque le travail de PL. Un tel travail tire notamment sa singularité déroutante d'une ambivalence qui le traverse, à la mesure des contradictions historiques qui sont celles de la République depuis son instauration révolutionnaire en 1792 : la tension jamais résolue entre la mise à mort du roi, dans sa puissance exemplaire et sanglante, et la mise au jour de ce fantôme de sacralité royale qu'est l'aspiration à la fonction de Président-Monarque.

L'on songe, puisqu'il est question de politique et d'histoire, à l'histoire du roi mis à mort en 1793 : à l'acte de naissance symbolique de la première République comme république révolutionnaire, telle qu'elle fut portée par Saint-Just et par Robespierre, disciples de Rousseau. Ceux-ci nommèrent la république à venir, sous le signe de l'antagonisme irréductible entre celle-ci et la tyrannie, ils appelèrent à la lutte toujours recommencée pour son accomplissement. Ainsi frappe la lucidité du plus jeune des députés de la Convention, lorsqu'il est question du jugement de Louis XVI par la Convention nationale :

« On dira que la révolution est finie, qu'on n'a plus rien à craindre du tyran, qu'une loi punit de mort l'usurpateur ; mais, Citoyens, la tyrannie est un roseau que le vent fait plier et qui se relève. Qu'appelez-vous donc la révolution, la chute du trône, les coups portés à divers abus ? L'ordre moral est comme l'ordre physique : les abus disparaissent un moment, comme l'humidité de la terre s'évapore ; les abus renaissent bientôt, comme l'humidité retombe des nuages. La révolution commence quand le tyran finit ».

(Second discours de Saint-Just concernant le jugement de Louis XVI - discours prononcé à la Convention le 27 décembre 1792.

Le spectre toujours menaçant du roi qui ne veut pas mourir, parce que la République n'est pas un état, mais une lutte incessante contre la tyrannie, parce qu'elle ne vit que comme processus révolutionnaire. Voilà ce qu'a vu et ce qu'a nommé Saint-Just dans son appel à la République universelle (« Vous avez proclamé la loi martiale contre tous les tyrans du monde, et vous respecteriez le vôtre ! », Ibid., p. 99). L'on songe aussi à l'inachèvement du processus révolutionnaire, symbolisé par le 9 thermidor, et à l'opprobre qui fut à jamais jeté sur ces noms, ces noms de régicides.

 

Dans la série des portraits s'entend alors comme en écho le tyrannicide fondateur d'une République dont le principe était l'égalité. Le tyrannicide en vérité n'a jamais été accompli, jamais il ne fut achevé. Et ce tyrannicide, en son inachèvement, est encore peut-être ce qui se trame et continue du plus lointain de notre histoire moderne à donner naissance à ces entités spectrales, ces avatars que sont les candidats à la fonction auguste de « Président de la République ». Dès lors le fantôme du Roi - ou son double moderne, l'Empereur, ou son double contemporain, le Président de la Ve République - ne pouvait pas ne pas continuer de hanter, pathétique ou sinistre, cette République dont Rousseau affirmait l'existence idéale, toujours à venir, jamais accomplie.

 

Il faut en conséquence reprendre ici et écouter à nouveau, dans sa clarté adamantine, l'extraordinaire discours inaugural de Saint-Just, à propos du jugement de Louis XVI, qui se conclut sur cette exhortation prophétique  :« Peuple, si le roi est jamais absous, souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance, et tu pourras nous accuser de perfidie » (Saint-Just, OC, p. 83).

Il ne s'agit pas, dans l'œuvre de PL, de profanation, puisque nulle sacralité n'est originairement attachée à ces affiches officielles, mais d'une mise à l'épreuve de l'absurdité folle qui consiste à prétendre être roi. Ainsi s'articule l'impossible représentation du pouvoir Souverain approprié par un seul : les visages effacés, ou dont il ne reste plus grand chose, si ce n'est, parfois, un oeil, la trace de ce qui a mimé un visage sans en être véritablement un. Il s'agit de masques apposés sur le vide de ce pouvoir dans sa supposée transcendance, transcendance vaine et toujours usurpée. Ainsi nous frappent la vacuité et l'impossible intériorité de ces visages, de ces regards, de ces sourires figés et balayés par le geste de P.L.

 

Traversant le discours de Saint-Just, s'entend cette vérité déconcertante : le sacrilège de la mise à mort du Roi n'est qu'une apparence de sacrilège, ce qu'indique la référence à la tradition du tyrannicide, de la Rome antique – l'assassinat de César par Brutus, héros de la République romaine - à la révolution anglaise du XVIIe siècle.

La fonction royale est si aberrante au regard de ce que doit être le Peuple, qu'elle ne peut se prévaloir d'aucune sacralité, d'aucune légitimité. Cette sacralité est toujours-déjà usurpée, illusion d'une onction divine dont la fonction n'est que de masquer la brutalité factuelle de la domination d'un seul sur tous. La condition royale est en son essence contingente et profane, elle ne détient aucune nécessité - par opposition à la volonté générale -, puisqu'elle institue un « peuple d'esclaves ». En conséquence, nul ne peut se prévaloir de cette fonction (de ce prétendu « destin »), le désir d'être roi est toujours usurpateur.

C'est une telle usurpation, un tel vide, une telle absence de sacralité, que donne à voir le travail de P. L., réactivant de fait la démonstration intempestive de Saint-Just à propos du régicide qui ne relève pas du droit, mais du pur rapport de force. Ce n'est pas un travail autour du sacrilège ni un projet qui relèverait du geste sacrilège, c'est une œuvre qui montre bien plutôt l'absence constitutive de sacralité, le caractère foncièrement profane – la farce et la mauvaise comédie – attaché à l'ambition d'être roi, chef de la nation, comme si la nation avait besoin d'un chef, comme s'il fallait un trône pour la République : monstruosité historique au regard de l'axiome révolutionnaire dans la bouche de Saint-Just : c'est le peuple qui doit régner.