Guillaume Cassegrain

 

Memento

 

Les images d’apparence simples, presque triviales, avec des éclaboussures, des salissures qui viennent opacifier les portraits d’hommes ou de femmes politiques à la façon de mouvements d’humeur, faits dans l’instant, sans volonté et sans projet, sont pourtant guidées par une pensée rigoureuse qui tire de la pratique picturale sa raison et sa force. Les actes par lesquels Pierre Laniau opère sont ceux qui ont, selon une longue tradition classique, ordonnés le travail de la peinture : son exercice (le maniement des pigments, des spatules, des couteaux voire même des bombes) mais aussi, à la façon du rêve, sa capacité à « travailler », à faire penser. Pour réaliser une peinture de cette sorte, Laniau respecte un rythme réglé d’actions qui lui permettent d’aboutir à des compositions qu’un œil distrait pourrait prendre pour le résultat d’une décision soudaine, fougueuse, proche de l’action painting des artistes américains du milieu du XXe siècle et des drippings de Pollock. Ces peintures, pour apparaitre au devant de ces portraits photographiques, doivent suivre un temps de gestation, de longue maturation que les coulures pourraient faire oublier. Il faut tout d’abord attendre, faire preuve d’une terrible patience dont seule les peintres sont capables. Une patience qui permet au motif de naitre, à la forme de tenir. Vasari rapporte ainsi que Titien ne souhaitait pas, une fois achevée le tableau, le montrer immédiatement et qu’il le gardait de longues années, retourné sur le mur de son atelier afin de voir, avec le temps, comment tout cela allait devenir. Les photographies sur lesquelles Laniau travaille, qu’il fait travailler demandent une épreuve du temps similaire. Il faut respecter le temps particulier de la « campagne » pour que de telles affiches soient produites et pour que le peintre puisse les travailler ; il faut ensuite les prélever, les conserver, les apprêter afin qu’elles puissent enfin devenir un champ d’expression pictural. Par cette attente, le travail de la peinture a déjà fait une partie de son œuvre puisque ces portraits, pensés pour célébrer le « vivant » et toutes les qualités que l’on entendait lui associer (l’action, la volonté, la décision…), sont désormais, avec le temps passé, avec ce dépôt des images en prévision d’un travail pictural, les signes presque morbides d’un passé révolu. Les coulures donnent, avec leur mouvement singulier, leur chute inexorable à la surface de l’image, une idée de cette lente avancée du temps sans laquelle aucune œuvre ne serait possible. Laniau, après avoir attendu patiemment que ces photographies se dé-composent d’elles-mêmes, débute un lent travail où le dépôt de la matière sur ces images fait surgir la « déposition » du temps dans l’image. Combien de marques anachroniques dans ces photographies politiques qui agissent comme un « memento mori » où tout ce qui faisait l’actualité du moment sombre sans retenue dans le fond sombre du temps que la peinture entend dévoiler et célébrer. Les poses, les tenues, les coupes de cheveux et, plus que tout sans doute, le discours implacablement désuet et même parfois désormais inconvenant, comme cette « France tranquille » et son village à clocher. La peinture de Laniau, parce que peinture, guette ces signes de la décrépitude des images politiques et en dévoile, par le processus paradoxal du recouvrement, la persistance actuelle. Les flots de peinture coulant sur ces visages incarnant la dignité du pouvoir disent la vanité de ces jeux de dupe mais aussi, plus profondément, la vanité de la représentation elle-même. Les portraits photographiques (un homme politique pourrait-il se montrer, dans ses affiches politiques, par le biais d’un dessin, par exemple ?), la peinture aussi, dans leur volonté commune de « faire voir » sont l’œuvre de la vanité. Les maculatures, les coulures uniques que Pierre Laniau fait naitre sur ces images reproductibles à l’infini composent un long poème, entrepris depuis plus de vingt ans, où les représentations diverses de la vanité politique se mêle à la vanité même de la représentation. Une affaire de peintre, donc.