0918 - Portrait de l’artiste en pied. Pointure 43, coupe habillée ; l’homme a souvent mis  les pieds sur scène. Sous l’objectif trois feuilles de platane, plus ou moins entre deux eaux, une chose en carton, rose glace à la fraise, genre fleur à l’envers, et un sac en papier transparent, sont emportés par le flot du caniveau. Il a plu beaucoup, il fait nuit. La bordure de trottoir tient lieu de terre ferme. Bienvenue sur l’espace public. 

Autant prévenir tout de suite, le vivant y est plutôt mal vu. L’homme se porte mal sur le trottoir, les chiens sont  au format peluche. Un pigeon, sang et plumes écrasé, se fond dans le bitume pâli.  Les végétaux ne sont pas mieux acceptés. Les arbres poussent en cage et servent d’appuis aux trucs trop grands pour rentrer dans les poubelles agréées. Un bouquet de fleurs a été agressé dans un couloir du métro. Et pour nature morte, une scène d’après marché aux légumes à déprimer une vanité flamande.

Les trottoirs s’accommodent mieux des objets, même esquintés, même en morceaux. Les matelas vont souvent en couples, pressés l’un contre l’autre, voire même superposés à un arrêt de bus. Avec les scooters cuirassés, les bicyclettes à selle tendre, les bancs publics incontinents, le matelas est une figure des trottoirs. On le rencontre aussi seul, replié sur lui-même au milieu de rebuts figurants, lampadaires, radiateur, tables basses cabrées, débris de cloisons, meubles mutilés, cuvette de chiotte, téléviseur. Il n’y a pas que les hommes qui finissent à la rue, mais les objets  jouent mieux. Une trottinette gît enchaînée à une rambarde, près d’un ticket de métro.  Un talon haut hésite au bord du trottoir face à une bande de scooters de l’autre côté de la rue ; il fait nuit.  Un squelette de pébroque désarticulé, singe le ptérosaure fossile. Deux canettes figent un regard de BD. Des présentoirs démontés miment un accident de bicyclette, au bord d’une piste cyclable. Un frigo la porte grande ouverte, mort de vide, fait la manche à un scooter snob, à l’arrêt.  Un peintre en bâtiment a composé son matériel sur le trottoir, dans un minimalisme bourru.  Déchets, gravas, rebuts  donnent dans l’installation. La visite continue, si on sait reconnaître.

L’espace public est une galerie d’art à ciel ouvert, les œuvres n’y  sont pas signalées, c’est le jeu.