A peine collées, déjà barbouillées, lacérées, recouvertes, les affiches électorales ont le destin qu’elles méritent. Trop posées, trop pensées pour être honnêtes, ces figures imposées de la candidatude déclenchent les fureurs partisanes, qui s’expriment le plus souvent de nuit, à la sauvette. Ces circonstances limitent le répertoire iconoclaste, au point qu’on chercherait en vain à distinguer un bousillage de gauche, d’un bousillage de droite.

C’est à partir des présidentielles de 88, que Laniau a commencé à récupérer les excédents de campagne, pour les arranger à son humeur. A l’époque, Mitterrand présentait un profil solutréen, exploitant  à plein le format paysage. Chirac souriait comme un accordéoniste des Monédières sur une pochette de microsillon ; et « Raymond Barre président » semblait attendre qu’un mauvais plaisant profite de son slogan de produit du terroir pour le transformer en camembert. Laniau n’a jamais donné dans ces facilités potaches.

S’inspirant des techniques en usage chez les commandos militants (taches, projections cinglantes, coulures sadiques, barbouillages outrageants), il retrouve les libertés de quelques anciens, parodie certaines nervosités contemporaines, pour le plaisir des connaisseurs. Il fit d’abord de ces incollées les toiles de fond de ses ressentiments citoyens: il faut bien que colère se lâche, ne serait-ce que pour libérer le geste des retenues esthétisantes, laisser à l’œil le temps de déchiffrer  les aveux de la spontanéité, et aux fantasmes  de cristalliser des bribes de métaphysique crépusculaire.

Après bien des péripéties, plus ou moins tumorales, suppurantes, Mitterrand finit en peinture rupestre, en gaz intergalactique, Jospin, se mue en aurore boréale ; Sarkozy s’éloigne en vaisseau-fantôme, Ségolène version ménagère grimace en dragon de nouvel an chinois, Ségolène version Barbara Kruger apparaît en filigrane d'un idéogramme de fanzine. A chacun selon ses moyens, souvenirs, scrupules, tics générationnels, idées toutes faites, prêt-à-sentir. Un peu de peinture en plus, un peu plus de peinture, et les visages se perdent dans la toile, comme ils se noient dans l’histoire. Quelques touches recouvrent les derniers traits de nos têtes d'affiche, reste le jeu inhumain des couleurs. Une forme d’abstraction colérique, peut-être ?